
Photo de Nico Babot
Ce matin c’est le grand départ.
J’ai fait le plein hier, la pression des pneus et le niveau d’huile. J’ai même lavé la voiture. Je sais que ça ne sert à rien, que les 1500 kilomètres devant moi auront vite fait de la salir. Mais laver cette carrosserie hier à grande eau, c’était comme diluer mon angoisse.
Mon itinéraire est prêt, manuscrit sur une feuille de papier.
Passer Troyes, ce sera déjà une route sur laquelle je n’ai jamais roulé par moi-même. Et alors passer la frontière, je n’en parle même pas…
J’ai toute ma jeune vie dans ces valises. J’ai pris aussi ma guitare et une chaise.
Franchement, qui d’autre que moi emmènerait une chaise dans ce périple ?
Ce n’est pas n’importe quelle chaise ! Il y a tant de souvenirs imprégnés dans son tissu.
Je vérifie une dernière fois mon chargement. Tout est bien calé. Le moteur ronronne tranquillement.
Moi, je trépigne et je tremble. Mélange déconcertant d’excitation et de trouille pure.
J’ai petit déjeuné, sans pouvoir dire ce que j’ai avalé…
Je sens que ce voyage ne me laissera pas indemne.
J’ai gagné ma liberté, et l’enfant que j’ai toujours été me regarde s’en aller.
Un monde sans limite s’offre à moi. Ne voulais-je pas devenir explorateur ? J’ai la peur du grand saut…
Je tourne le contact, avance lentement et passe les grandes grilles blanches du jardin familial.

